Jean-Michel Perez, inspiré de et par Fabienne Haab-Calais,
de l'injustice de ne pas avoir été reconnue dans sa sincérité,
des transferts de lecture (Gunzig, 2026) et de leur déflagration dans le monde scolaire, jusque dans le monde adulte, 09-2026.
Et nos excuses, présentées au nom du monde scolaire et universitaire. « Que nous n'en soyons jamais séparés... » et ce pour construire la robustesse du système de demain.
Gunzig, T. (2026). Spectres. Au Diable Vauvert. Extrait : pp. 47-63 (chapitres 5, 6 et 7).
Ch. 5Léa a une enfance « normale » jusqu'à 6 ans. Une semaine après la rentrée, dans la cour de récréation, arrive ce qu'elle appelle « la catastrophe » (p. 48). Alors qu'elle descend les escaliers, elle est assaillie : un flot de questions sur le fonctionnement du monde (lumière, matière, infini).
Quelque chose venait d'éclater en elle.
Sans bruit.
Sans douleur.
[...] cette chaleur qui lui arrivait sur le visage, cette lumière qui lui rentrait dans les yeux, d'où venaient-elles ? De quoi étaient-elles faites ? Pourquoi le ciel était-il bleu et le soleil blanc ? (p. 49)
De retour en classe, le professeur leur avait parlé de l'addition. [...]
Et en chœur, tous les enfants avaient répondu « deux ». (p. 50)
En classe, la question paraît simple. Pour Léa, « dans l'esprit de laquelle régnait le chaos » (p. 50), elle cache un piège : elle ouvre sur l'infini.
Le professeur l'interroge : combien de pommes ajouter aux trois premières pour en avoir cinq ? Léa cherche la réponse exacte, au gramme, à l'atome. Quelqu'un souffle « elle est très bête » ; dans le regard du professeur, elle lit la même chose (p. 51).
— Il... Il me faudrait du temps.
Et tout le monde éclata de rire.
[...] Fini l'insouciance. Terminé l'enfance. (p. 51)
Ce jour-là, quelque chose se fixe.
Elle sut qu'à présent, au cœur de son cœur, il y aurait toujours un trou et qu'elle y serait irrémédiablement, tristement et douloureusement seule. (p. 52)
L'isolement, première cause de morbidité précoce dans nos sociétés occidentales, emplit le territoire de Léa (Holt-Lunstad et al., 2015 : 70 études, 3,4 millions de personnes) : l'isolement social augmente le risque de mortalité prématurée - un effet sur la santé comparable au tabagisme et à l'obésité.
Les années suivantes, elle et ses pensées survivent dans des forums sous le pseudo « leasciencegirl ∞ » (p. 52) (Maxwell à 11 ans, l'énergie noire à 14 ans). À l'école, ses résultats restent médiocres. En seconde, les choses ne s'arrangent pas. Dans un moment de « laisser-aller », elle corrige son professeur de sciences... Einstein à l'appui. Mal lui en a pris : il « n'avait pas envie de perdre la face » (p. 53).
Le professeur avait levé les yeux et il s'était adressé à elle en articulant bien, comme lorsqu'on essaye d'apprendre la propreté à un jeune chiot :
— Nous sommes tous très heureux que tu aies beaucoup lu mais je crois que tu as lu un peu vite et un peu de travers. [...] (pp. 53-54)
... Et les autres lycéens pouffent...
Léa comprend qu'il la prend « pour une imbécile prétentieuse » (p. 54).
Ce jour-là, elle décida de ne plus intervenir [...]. Ces yeux mi-clos, cette bouche entrouverte lui donnaient un air somnolent que ses professeurs prenaient pour de la stupidité et rapidement, ils ne lui demandèrent plus rien du tout. (p. 54)
Dans ce contexte, ses parents espèrent que, « malgré ses limitations intellectuelles », elle pourra un jour « les aider dans la gestion » de l'entreprise familiale (p. 54). Si l'école parle, c'est que l'école sait... et les parents... suivent.
Ch. 6À l'université, en physique, un retournement va signer son retour au monde du vivant. Pour la première fois, « tout était à sa place » (p. 55).
M. Aharon Lewinsky, vieux professeur, ancien assistant de Roger Penrose, la repère à la fin d'un cours.
— Mademoiselle, je sens que vous avez quelque chose [...]. J'ai besoin d'esprits jeunes pour dialoguer de temps à autre, vous seriez d'accord ?
D'abord, Léa se méfia. (p. 56)
Depuis ses douze ans, elle connaît les « sacs-poubelles », dont ceux qui « profitaient d'une position hiérarchique pour tenter d'obtenir un bout de son corps » (p. 56). D'autant que Lewinsky lui donne rendez-vous dans son bureau, en fin de journée, « à une heure où l'université était presque vide » (p. 56). Mais là, il lui demande si elle connaît la gravité quantique à boucles. À 14 ans, elle avait écrit un article sur Matveï Bronstein, physicien soviétique fusillé en 1938, son « premier amour » (p. 57).
Il lui propose de creuser la question, avec lui.
[...] Il y a beaucoup de potentiel là-dedans, je le sens. Mais il faudrait un regard comme le vôtre, jeune, neuf, brillant... Je crois que tous les deux nous pourrions apporter quelque chose à cette histoire, qu'en pensez-vous ? (p. 61)
Ch. 7Léa accepte.
Ce qui s'était passé n'avait pas agi sur son ego, ce qui s'était passé avait agi sur le trou qu'elle avait au milieu du cœur depuis la récréation maudite de ses six ans.
Pour la première fois, quelqu'un avait senti qui elle était [...] (p. 63)
[...] ses professeurs comprenaient ses questions, [...] et l'accompagnaient dans ses hypothèses sans aucune forme de jugement. (p. 55)
L'isolement, depuis lors, n'est plus de même nature. Il est choisi et non plus subi, partagé et productif, reconnu et utile ; en un mot, relié.
Il n'y a qu'un pas que les institutions doivent apprendre à distinguer... et s'organiser pour pouvoir les protéger... Dès lors, les formations pourront s'y employer... et les évaluations, contrôler. Entre-temps, c'est le hasard des rencontres... et le discours des survivants, ceux qui en reviennent et, de temps à autre, racontent... Pour que la peur change de camp, que la brutalité soit contenue, et que l'institution sache se protéger d'elle-même autant que protéger ce.lles.ux pour qui elle - et qu'ils/elles l'ont - s'est construite.