Jean-Michel Perez
Professeur des Universités · Sciences de l'éducation et de la formation · Université de Lorraine
Micro-violences · une catégorie émergente

« L'injustice de ne pas avoir été reconnue dans sa sincérité »

La parole était sincère - une question pour comprendre, un « ce n'est pas moi », un devoir où l'on a mis tout son cœur. Elle est reçue comme une insolence, un mensonge, une tricherie. Le geste ne juge pas ce qui est dit : il fait un procès d'intention à celle ou celui qui parle.

Catégorie dégagée du corpus des souvenirs scolaires de l'enquête « 2 souvenirs ». Repérage lexical : accusé·e d'avoir copié ou triché, « il ne m'a pas cru », « menteuse », accusé·e à tort. La catégorie continue de s'écrire : le dernier récit est arrivé en septembre 2026. Sur le versant littéraire de la même expérience : Des micro-violences aux micro-attentions (Gunzig, Spectres, 2026).

1. Femme, étudiante · témoignage oral (extraits)

« J'étais très curieuse. Et j'avais envie de poser beaucoup de questions. [...] C'était même pour comprendre. C'était essentiel pour moi. [...] Il m'a envoyée jouer à faire des constructions d'atomes dans le fond. [...] Mes questions, pour moi, elles étaient sincères [...]. C'est comme si on me refusait l'accès. Et comme si on me reconnaissait pas dans ma sincérité. [...] Après, j'ai plus osé demander. »

2. Femme, 30 ans · souvenir négatif (questionnaire)

« À 5ans j'ai été victime de harcèlement scolaire. Le garçon en question avait le double mon âge et senfermait souvent dans les toilettes avec moi, me réclamant des bisous et des cadeaux. Cette situation s'est enfin arrêtée quand j'ai pris une montre de mon père pour lui offrir. Ma mère s'est rendu compte qu'il y avait un problème et en a parlé à la directrice. Celle-ci m'a confrontée devant le garçon en question qui a tout nié en pleurant et m'appelant menteuse... La directrice nous a grondé tous les deux et nous a envoyé à la recrée, sans conséquences pour le garçon. J'ai beaucoup pleuré ce jour là. »

3. Femme, 47 ans · souvenir négatif (questionnaire)

« [...] une prof de français qui m'a accusée d'avoir copié mon devoir dans un guide touristique, j'y avais mis tout mon coeur. [...] »

4. Femme, 22 ans · souvenir négatif (questionnaire)

« J'ai eu la grande chance de ne jamais avoir vécu de situations très difficiles lors de mon parcours scolaire. J'ai cependant été une fois accusée à tort, par un garçon de ma classe durant l'année de 4ème, d'agression à caractère sexuel (je lui aurais toucher les fesses pendant un cours de sport). Ce qui m'a profondément affecté était la réaction du CPE et sa gestion de l'affaire car pour lui j'étais coupable et j'avais vraiment fait ce dont l'élève m'accusait. J'ai été convoqué de manière systématique dans son bureau durant une semaine afin "d'avouer ce que j'avais fait" car selon le CPE, "c'est important d'avouer". Suite à un appel avec ma mère, le CPE a dit qu'il en resterait là et qu'il partait du principe que je n'avais rien fait mais j'ai tout de même été choquée de cet acharnement qui pourrait être légitime si l'accusation en elle-même et le témoignage "tenaient la route" et étaient cohérents, ce qui n'était pas le cas. »

5. Femme, 21 ans · souvenir négatif (questionnaire)

« En 1ère, ma professeure d'allemand m'avait accusée injustement d'avoir triché à une interro. »

6. Femme, 35 ans · souvenir négatif (questionnaire)

« En CE2 un maitre remplaçant m'a accusé d'avoir perdu la feuille de travail qu'il avait distribué. Je lui ai dit que j'étais absente ce jour là, et que je n'avais pas la feuille. Il ne m'a pas cru. Il m'a fait me lever (les pupitres étaient accrochés aux chaises), puis il a vidé purement et simplement sans mon autorisation le contenu de mon sac et de mon casier devant toute la classe. En disant que c'était impossible que je ne l'ai pas. Il ne l'a pas trouvé. J'avais raison. Il ne s'est pas excusé après avoir constaté son erreur. »

7. Femme, 54 ans · souvenir négatif (questionnaire)

« En CE1, j'étais sur l'estrade, et mon enseignante en tirant sur mes tresses, m'a traitée de dinde. Une autre fois cette même enseignante, a dit devant toute la classe que j'avais copié ce qui n'était absolument pas vrai. Elle a même demandé à ma voisine de mettre un classeur lors des évaluations. En 5iéme, devant toute la classe, en. anglais en récitant ma leçon, mon professeur m'a dit que je ne réussirai jamais. »

8. Femme, 56 ans · souvenir négatif (questionnaire)

« Le souvenir qui me vient spontanément à l'esprit n'a pas été agréable [...]. Je suis en classe de seconde du Lycée [nom] et la professeure de français s'apprête à nous rendre notre première dissertation de l'année. Celle-ci m'invective devant toute la classe en me disant que j'ai triché, que ce n'est pas moi qui ait écrit ce devoir, mais certainement mes parents. Mon père est venu la rencontrer quelques jours plus tard pour lui expliquer que j'avais rédigé [...] »Ce qui rend ensuite ce souvenir agréable : son père, venu la défendre.

9. Femme, 22 ans · souvenir négatif (questionnaire)

« J'étais au lycée et je faisais Italien. J'ai suivi les mêmes écoles que mes frères et sœurs donc forcément si l'un deux avait une mauvaise expérience avec un enseignant, dans la majeure partie des cas l'enseignant avait déjà des aprioris/jugements sur moi ce qui m'a valu nombreuses comparaisons et nombreuses mauvaises expériences. J'ai de nombreux exemples mais le dernier se passe au lycée, j'ai une prof d'Italien qui n'aimait pas ma sœur et donc moi non plus. Un jour, elle a décidé de m'interroger devant tout le monde sur un contrôle datant de plusieurs semaines en me demandant les réponses à l'oral afin de vérifier que je n'avais pas triché, elle a attendu ma première erreur après plusieurs questions pour m'accuser de tricherie et me rabaisser. »

Dans chacun de ces récits, ce n'est pas la parole qui est examinée, c'est la personne qui est disqualifiée : trop jeune, trop curieuse, sœur de, fille de. Et ce que le système produit alors se dit en une phrase : « Après, j'ai plus osé demander. » L'isolement - à soi et aux autres - commence là, et ces souvenirs tiennent, intacts, quarante ans plus tard.

10. Femme, 31 ans · souvenir négatif (questionnaire, septembre 2026 - scolarité au Togo)

« J'étais interessée par la poésie, je voulais devenir poète et plus tard écrivaine. J'écrivais des vers d'amour et le montrais sans gene a mon professeur de français pour qu'il me les corrige et m'aide a affiner ma plume. Ce dernier derange par ce que j'écrit m'a convoqué en reunion pour me demander de qui j'étais amoureuse et si c'est cela [...] qui font que mes notes scolaires ont baisé. J'étais en classe de 4ème. Je ne me rappel plus avoir encore écrit de vers après ce jour et depuis, j'ai peur de reprendre mon envie de devenir écrivaine et de confier mes écrits a autruit. »

La confiance sincère - montrer ses vers pour « affiner sa plume » - reçue comme une faute à instruire.

Le versant micro-attention : être cru·e.

Un père qui vient défendre sa fille auprès de la professeure de français. Un professeur qui accueille la question au lieu de la juger : « Pour la première fois, quelqu'un avait senti qui elle était » (Gunzig, 2026, p. 63). La même scène, retournée : reconnaître la sincérité, c'est rendre l'accès.

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